Quel avenir pour l'euro ? (2)

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explosion ineluctable

Par Pierre LECONTE, économiste, spécialiste des questions monétaires et des marchés à terme, essayiste,

et Edouard HUSSON, historien, maître de conférences à la Sorbonne-Paris IV, spécialiste de l’Allemagne et des questions européennes,

membres-fondateurs de l’Association « Monnaie, Commerce, Liberté ».

Nous publions aujourd'hui le deuxième volet de cette étude fouillée, argumentée et qui vise à anticiper la disparition programmée de l'euro.

2ème volet : "la désintégration inéluctable de l'union monétaire européenne"

Comme l’écrivait récemment l’hebdomadaire britannique The Economist : « Depuis la naissance de la monnaie unique en 1999, le coût de la main d’œuvre en Italie a augmenté d’environ 20% par rapport à l’Allemagne, car les entreprises allemandes ont été beaucoup plus efficaces dans leur façon de contrôler les salaires et d’accroître leur productivité. Alors que les exportations allemandes ont régulièrement augmenté, les exportations italiennes se sont essoufflées et l’économie de la Péninsule connaît la croissance la plus faible des grands pays de l’euroland. Si l’Italie avait sa propre monnaie, procéder à une dévaluation serait le moyen de retrouver au moins temporairement sa compétitivité. Or cela est impossible au sein de l’Union monétaire européenne. » Comment s’étonner, après cela, de la déclaration faite le 3 juin 2005 par le  ministre italien du Travail Roberto Maroni, lorsqu’il s’est prononcé pour « un retour à la lire italienne ou du moins à la double circulation, l’euro s’étant montré inadéquat face au ralentissement de la croissance, à la perte de la compétitivité et à la crise de l’emploi » ?  Ont suivi  les déclarations, allant dans le même sens, du ministre italien des Réformes Roberto Calderoli et du vice-président du Conseil des ministres italien Giulio Tremonti. Ce dernier n’a pas hésité à dire à l’annonce de sanctions prochaines contre l’Italie pour non respect du pacte de stabilité (alors que l’Allemagne et la France en font de même depuis des années sans être punies) : « Ceux qui ont gouverné l’Europe depuis cinq ans (c’est-à-dire depuis la mise en circulation de l’euro) ont fait tellement d’erreurs que continuer de leur confier les rênes de l’Union reviendrait à envoyer Hitler diriger l’ONU ! »

 

 

The Economist a beau jeu de poursuivre : « Dans un discours prononcé au début du mois de mai 2005 devant le Forum économique de Bruxelles, Klaus Regling, le responsable allemand du directorat économique de la Commission européenne, a déclaré que ‘‘La perte de compétitivité de l’Italie ne présage rien de bon pour l’avenir économique de ce pays’’. Certains économistes européens soutiennent que seule une sévère récession, accompagnée de faillites et d’une forte baisse des salaires, serait à même de restaurer la compétitivité italienne. Et ils font remarquer que ce pays n’est pas le seul de la zone euro à rencontrer des problèmes croissants de compétitivité. La France, l’Espagne, le Portugal, la Grèce et même l’Irlande, ce paradigme de la réussite européenne, sont confrontés à des défis équivalents. Mais si l’Italie subit un déclin de sa compétitivité pourquoi l’Allemagne n’est-elle pas en plein essor ? Dans son discours, M. Regling laissa entendre que cela  aussi pourrait avoir quelque chose à voir avec les politiques inadaptées générées par l’euro. L’effet bénéfique des fortes exportations allemandes, remarqua-t-il, a été pratiquement annulé par la stagnation de la demande intérieure allemande. Et d’ajouter : ‘‘Il est inévitable, dans une union monétaire, que les pays ayant des coûts et des prix inférieurs à la moyenne soient confrontés à des taux d’intérêt réels plus élevés.’’ Traduction : quand l’Allemagne a besoin de taux d’intérêt bas pour doper sa demande intérieure, elle ne peut pas les obtenir du fait que les taux sont fixés (à un même niveau) pour la zone euro dans son ensemble. » D’où la déclaration récente du ministre allemand de l’Economie et de l’Emploi Wolfgang Clement sur le prix « non négligeable » de l’Union monétaire européenne pour l’Allemagne et son reproche adressé à ses partenaires des Douze qui « n’apprécient pas à sa juste valeur la contribution que l’Allemagne apporte à l’Europe en matière de stabilité » avec sa très faible inflation. Traduction : la déflation allemande est due aux taux d’intérêt réels trop élevés que lui fait subir la Banque centrale européenne.

 

Trop généreuse pour l’Espagne ou l’Irlande, pas assez pour l’Allemagne, l’Italie ou la France, la politique monétaire européenne unique ne fera qu’accroître les tensions de tous ordres que la flexibilité des monnaies nationales permettait jadis d’éviter. Combien de temps les chefs d’Etat et de gouvernements européens mettront-ils à se rendre compte que l’Union monétaire européenne n’est pas réformable et qu’il faut en organiser le démantèlement progressif dans la concertation avant que ce soient les marchés qui s’en chargent dans les pires conditions ?

 

 

Selon l’économiste Jean-Jacques Rosa, le prochain choc asymétrique (qui par définition ne peut pas être absorbé dans une zone monétaire non optimale) frappant certains Etats-membres de l’euroland plus que d’autres sera la crise des systèmes de protection sociale et des régimes de retraites, puisque les divers Etats ne limiteront pas ces systèmes au même rythme, ni dans la même ampleur, et que, pour les retraites, certains maintiendront les régimes par répartition et d’autres développeront les régimes par capitalisation. Confrontés à des besoins financiers et donc d’emprunts très différents, et en l’absence d’un budget central européen important permettant de prendre en charge le financement des Etats se trouvant dans les situations budgétaires les plus critiques, les Etats-membres verront leurs déficits et endettements respectifs diverger plus encore qu’aujourd’hui jusqu’à ce que tout le système de l’Union monétaire européenne explose.                   

 

 

 

Contrairement à la formule employée par Jacques Delors « A marché unique, monnaie unique ! » qui n’est qu’un non-sens économique, c’est la règle « A monnaie unique, Etat unique ! » qui s’impose.

 

Comme le remarquait déjà Jean-Jacques Rosa au moment de la création de l’euro, le choix se situera un jour entre « l’éclatement de l’euro et le fédéralisme intégral ! », puisque jamais dans l’histoire aucune union monétaire n’a pu subsister sans conduire assez rapidement à une union politique complète. Nous avons une partie de la réponse à cette alternative depuis le rejet par la France et les Pays-Bas du traité constitutionnel européen : il n’y aura pas de fédération européenne autour d’un super-Etat européen. Donc l’euro est condamné à l’éclatement.

 

 

Le fédéralisme intégral à l’américaine ne peut être instauré en Europe, puisqu’un super-Etat européen combinerait nécessairement perte d’efficacité et inadaptation croissante dans le cadre de la révolution de l’information et de la compétition maximale caractérisant la « nouvelle économie » internationale[1]. Le rejet du traité constitutionnel a pour conséquences :

-         d’une part, la fin de tout processus de construction fédérale de l’Union européenne, c’est-à-dire d’un super-Etat doté d’un budget considérable permettant de compenser les tensions entre Etats-membres résultant de la disparition de leurs monnaies nationales.

-         d’autre part, l’impossibilité d’imposer par une autorité politique supranationale incontestable les processus de convergences indispensables à la continuation de l’Union monétaire européenne.

 

Evidemment, plusieurs palliatifs seront proposés pour éviter une issue fatale à l’euro, personne n’ayant intérêt à sa désintégration sauvage.

A suivre...

retrouvez le 1er volet de cette étude



[1] Lire la démonstration de Pierre Leconte dans Le grand échec européen à ce sujet.

Publié dans Analyses

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