Quel avenir pour l'euro ? (3)

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scénarios

Par Pierre LECONTE, économiste, spécialiste des questions monétaires et des marchés à terme, essayiste,

et Edouard HUSSON, historien, maître de conférences à la Sorbonne-Paris IV, spécialiste de l’Allemagne et des questions européennes,

membres-fondateurs de l’Association « Monnaie, Commerce, Liberté ».

Nous publions aujourd'hui le dernier volet de cette étude fouillée, argumentée et qui vise à anticiper la disparition programmée de l'euro.

3ème et dernier volet : "Maîtriser la désintégration de l'euro : les scénarios"

Une idée qui a cours, en particulier chez les opposants de gauche au traité constitutionnel en France, est celle d’un « gouvernement économique européen ». Il faut se défaire immédiatement d’une telle illusion. Comme nous l’avons indiqué plus haut, une politique budgétaire européenne efficace signifierait que les membres de l’Union allouent 20 à 30% de leur PIB au budget de l’Union. Or le budget européen actuel n’est que de 1% de ce PIB et le récent sommet de Bruxelles a été marqué par le refus de l’augmenter. De plus, si certains ont dans l’esprit de trancher l’incertitude institutionnelle qui caractérise le pilotage de l’euro en faveur du Conseil des ministres des Finances de l’Union afin de mettre en œuvre une politique monétaire encore plus laxiste, il suffit de regarder l’inefficacité de la politique de « taux zéro » comme d’injection massive de liquidités menée par la Banque centrale japonaise dans les années 1990 pour se convaincre à l’avance de l’échec assuré d’une telle option. D’autant que la plupart des experts insistent sur la nécessité de réduire au plus vite l’excès d’endettement mondial qui atteindrait, selon Ixis-CIB, 9.300 milliards de dollars depuis 1994 !   

 

 

Une autre perspective est actuellement envisagée, en particulier au sein du nouveau gouvernement français : se débarrasser des maillons faibles de la zone euro (Portugal, Grèce…) pour mettre en œuvre un « noyau dur » monétaire européen autour de la France et de l’Allemagne. C’est sans doute la perspective qui sera explorée avec le plus de passion, du côté français, dans les prochains mois. Et pourtant, il faut dire immédiatement qu’il s’agit, là aussi, d’une illusion, et ceci pour trois raisons.

 

-         Premièrement, il est peu probable, si éclate une crise ouverte de l’euro, que l’on puisse arrêter la désintégration de la zone monétaire européenne à mi-parcours.

 

-         Deuxièmement, en admettant même que cela soit possible, il n’est pas sûr que l’Allemagne le veuille : l’euro n’a été « imposé » par la France à l’Allemagne que comme « compensation » à la réunification. Dès le début des années 1990, nombreuses étaient les voix qui jugeaient que l’aventure serait nuisible à la croissance allemande et, aujourd’hui, une majorité d’Allemands en est convaincue.

 

-         Troisièmement, il est certain que l’arrimage monétaire à l’Allemagne est encore moins dans l’intérêt de la France aujourd’hui qu’au début des années 1990. La divergence des balances commerciales respectives ou le différentiel de dynamisme démographique entre les deux Etats augurent mal d’une gestion monétaire commune. 

 

 

Certains objecteront cependant que si l’on écarte la notion de « noyau dur » monétaire ou celle de « gouvernement économique européen », il est impensable de revenir aux monnaies nationales. Si l’argument est motivé par la peur de la ringardise, il est peu recevable : les Etats-Unis, le Japon, la Chine comme, en Europe, la Grande-Bretagne, la Suède, le Danemark, la Norvège ont toujours une « monnaie nationale » et ont une croissance économique beaucoup plus forte que celle de l’euroland. Il y aurait bien, pourtant, une forme d’impasse dans le retour à la monnaie nationale si cela signifiait, en particulier du point de vue français, revenir à la mauvaise gestion monétaire des années postérieures à 1971 (la cessation de la convertibilité du dollar en or), une période où cette mauvaise gestion n’était compensée que par l’arrimage au mark, au risque de soumettre le pays à des contraintes insupportables et à des choix économiques contraires à ses propres intérêts. Dans notre esprit, il n’est en aucun cas question de revenir à une « fiat currency » nationale. Que ce soit au niveau national ou au niveau européen, la gestion de la monnaie-papier par l’Etat ou par des « Banques centrales indépendantes » aboutissant au même résultat, désastreux. Entre 1948 et 1998, même le deutsche mark, réputé être une monnaie forte, a perdu les trois quarts de sa valeur ! Le roi dollar valait, en 1999, 2% de sa valeur de 1900 !

 

 

Si l’on écarte la substitution de la monnaie-papier gérée par une Banque centrale nationale à l’euro-papier géré par la BCE, il existe cependant deux solutions envisageables :

 

- La première solution consiste à recréer au niveau de chacun des douze Etats des monnaies nationales, mais sur un modèle différent des précédentes. Il faudrait les rendre cette fois-ci convertibles en or. Les gager sur les stocks d’or nationaux permettrait de leur donner la crédibilité et la qualité nécessaires. Ces monnaies nationales à référent métallique circuleraient parallèlement à l’euro sur les territoires des Etats qui le veulent (comme une lire italienne-or).

 

- La seconde solution consiste à instaurer la liberté de création monétaire sur tout le territoire de l’euroland par l’abolition du privilège du cours forcé de l’euro comme du monopole de création monétaire détenus par la Banque centrale européenne et les Banques centrales nationales. Un tel processus conduirait à la création spontanée de monnaies non étatiques privées par les banques commerciales. Ces monnaies entreraient  en concurrence avec l’euro.

 

 

On peut aussi penser à faire coexister ensemble les deux systèmes. Dans les deux cas, le choix de continuer à utiliser l’euro étant désormais facultatif, ce dernier serait progressivement marginalisé sans choc majeur, puisque des monnaies nationales convertibles en or ou bien des monnaies privées gérées par des banques commerciales s’imposeraient petit à petit nécessairement au détriment d’un euro de bien moindre qualité, parce que gagé sur le néant et géré par une institution étatique impotente.

 

 

Dans un tel scénario, la mise en hibernation progressive de l’euro éviterait toute hausse inopportune des taux d’intérêt à long terme dans l’euroland comme tout effondrement évidemment dommageable de la valeur de l’euro sur les marchés des changes, sans désorganiser le commerce intra-européen ou extra-européen ni la gestion des actifs des entreprises comme des particuliers.

 

 

Sortir du dogme européiste.

 

 

Si de telles mesures ne sont pas prises, on assistera progressivement, en sus de la paralysie économique générale actuelle de l’euroland, à des dévaluations compétitives. Elles ne manqueront pas de se produire dans un avenir proche dans un même Grand Marché européen dans lequel circulent l’euro, les trois monnaies des Etats qui le refusent et les dix monnaies de ceux qui ne peuvent pas l’adopter avant longtemps. Dans un contexte d’absence d’Etat fédéral européen doté d’un budget considérable permettant de compenser les divergences nationales, l’éclatement de l’euro-papier est inéluctable :

 

-         Soit le marché des changes international lui-même provoquera l’éclatement de l’euro en le faisant chuter à des niveaux très bas de nature à provoquer une très forte inflation dans l’euroland, voire en cessant progressivement de l’utiliser ;

 

-         Soit un ou plusieurs gouvernements des Etats-membres de l’euroland qui, ne pouvant plus accepter les mécanismes asphyxiants de l’Union monétaire européenne comme au risque d’être balayés par une révolte sociale puis politique dont le 29 mai 2005 en France n’est qu’un avant goût, l’abandonneront de leur propre chef dans la panique.

 

 

Dans un tel scénario, l’éclatement sauvage de l’euro se traduirait par une chute considérable de sa valeur sur les marchés des changes comme par une hausse importante des taux d’intérêt à court et long terme dans l’euroland.

 

 

Il est difficile de prédire à quelle vitesse surviendra cette chute inéluctable : en effet, les mauvais fondamentaux du dollar américain (déficits budgétaires, commerciaux et de balance des paiements exponentiels) peuvent conduire à une nouvelle hausse temporaire de l’euro, y compris au delà de ses plus hauts récents vers 1.36 dollar ; mais une nette cassure à la baisse du support technique de l’euro situé vers 1.19 - 1.20 dollar, susceptible de le faire plonger vers 1.05 - 1.07 dollar, aurait raison pour longtemps de la sur-évaluation de la monnaie unique européenne et détournerait les investisseurs de se la procurer. D’une façon qui n’est paradoxale qu’en apparence, plus longtemps l’euro restera fort, plus ses chances de désintégration seront rapides et totales.  

 

 

Ainsi que nous y invite l’ancien ministre français des Affaires étrangères Hubert Védrine dans un article du 9 juin 2005 publié par le journal Le Monde, il faut « sortir du dogme européiste ! » Dans une Union européenne en situation de naufrage, il faut rouvrir tous les débats en ne considérant aucun des éléments de sa construction comme tabou. Parce que quand les gouvernements refusent d’affronter la réalité, les peuples les rejettent et les faits se vengent.

 

 

Il faut refuser les arguments d’autorité, du type : l’euro est irréversible, pour se confronter au principe de réalité, en reconnaissant : l’euro n’est pas viable parce qu’aucune monnaie-papier étatique (pas plus qu’une démocratie représentative ou qu’une politique indépendante) ne peut subsister sans Etat national ou fédéral (doté d’un budget central considérable). Il n’y aura pas de bonne politique sociale en Europe sans bonne politique économique et pas de bonne politique économique sans bonne politique monétaire, parce que c’est de la politique monétaire principalement que dépendent le pouvoir d’achat comme la croissance.

 

 

Il importe de rappeler ici qu’en régime de taux de change flottants de monnaies-papier, régime en vigueur depuis les années 1970, toute monnaie, indépendamment de ses variations de change, pour un taux annuel moyen d’inflation de 3% perd mécaniquement la moitié de son pouvoir d’achat tous les 16 ans !

 

 

Il faut enterrer l’euro, dont les prix Nobel Maurice Allais et Milton Friedman avaient annoncé l’échec dès son début, au cimetière des erreurs économiques et monétaires. Alors que la Banque centrale européenne est structurellement incapable d’adapter sa politique monétaire aux besoins de chacun de ses Etats-membres, à laquelle les Etats-nations européens ont fait l’immense erreur de lui donner une indépendance complète. Et pourtant, il aurait été possible de créer un euro-or (que proposait le prix Nobel Robert Mundell) ou bien d’instaurer la liberté de création monétaire par les agents économiques en mesure de l’assurer (que proposait le prix Nobel Friedrich von Hayek). Si rien n’est fait dans cette direction au cours des prochains mois, l’euro tuera le processus de la construction politique de l’Europe comme il a déjà en grande partie ruiné son économie. Une fois encore, l’échec de l’euro aura fait la démonstration que la gestion politique et étatique de la monnaie est la pire des solutions.  

 

 

Une vraie Europe-puissance devrait, comme l’avait si bien compris le général de Gaulle, s’affirmer d’abord dans le domaine monétaire[1]. Elle ne peut être basée que sur la coopération d’Etats-nations indépendants capables de s’unir pour imposer aux autres Grands les mécanismes les plus aptes à récréer un système monétaire international juste, efficace et équilibré. Un nouveau système monétaire international, faisant défaut depuis le début des années 1970, qui serait aux antipodes aussi bien des schémas monétaires constructivistes et étatistes européens que des manipulations de marchés auxquelles se livrent les Etats-Unis, la Chine, le Japon et autres Etats du Sud-Est asiatique.

 

 

A défaut de voir les Etats européens s’unir pour imposer aux Etats-Unis et à la Chine l’établissement de nouvelles règles monétaires internationales, une piste réaliste à suivre pourrait être la création d’une monnaie extra-nationale émise par un consortium de banques commerciales (comme l’eurodollar ou l’écu privé ont pu l’être). Elle ne circulerait qu’en dehors des Etats, serait basée sur l’euro (ou bien un panier de monnaies nationales européennes) et le dollar à parité et serait indexée sur les indices européen (ou nationaux) et américain des prix à la consommation.[2]

 

 

La monnaie est la base de tout l’édifice politique et économique. Sans rétablir son rôle d’instrument de mesure et de réserve de valeur, en plus d’instrument d’échanges, comme sa stabilité, ce qui suppose d’en retirer sa « gestion » aux forces qui la manipulent, il n’y aura pas de liberté des individus ni de croissance des ensembles auxquels elle doit bénéficier.

 

                                                                                                       Le 22 juin 2005.

 



[1] Conférence de presse du 4 février 1965, dans : Charles de Gaulle, Discours et messages, tome IV, Paris, Plon, 1970, p.330-334.

[2]Comme exposé dans le livre de Pierre Leconte intitulé Une monnaie extra-nationale, le New Bancor de Jacques Riboud publié en avril 2005 par les éditions François-Xavier de Guibert.

 

 

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