L'économiste Jacques SAPIR analyse l'euro

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Comme promis, voici la première partie de l'analyse de l'avenir de l'euro par l'économiste Jacques SAPIR, directeur d'études à l'EHESS. Elle est toute récente (juin 2006).

Merci de la faire circuler au maximum autour de vous, la suite prochainement ! soyez au rendez-vous.

" L'euro constitue certainement la plus ambitieuse création institutionnelle en Europe ces dernières années. La monnaie unique est ainsi devenue le symbole du projet fédéraliste. Il n'est cependant pas sans risque de vouloir transformer une institution économique en symbole, et il n'est pas sur que toutes les implications de la monnaie unique aient été clairement comprises ou même simplement perçues. L'idée de la monnaie unique est ainsi devenue l'otage d'une fuite en avant des "européistes". Ce faisant, c'est le bien-être économique et social des européens, la soutenabilité du modèle social des pays d'Europe continentale, qui a été pris en otage. Pourtant, depuis le début de l'année 2005 les illusions sont en train de s'effondrer. Les écailles tombent des yeux même des plus partisans.

Les éléments d'une crise de l'Euro sont indéniablement en train de s'accumuler et ne peuvent que se renforcer dans les mois à venir. Au-delà des conséquences économiques évidentes, une telle crise aurait aussi des implications politiques importantes.

 

 

 

I - Qui croit encore dans l'Euro?

 

 

 

            Les principales critiques formulées contre l'Euro ne sont pas aujourd'hui le produit de cénacles partisans, mais bien l'expression d'un sentiment profond. Un sondage réalisé début juin 2005 par l'IFOP montrait que 61% des français regrettaient le Franc. Au-delà de l'importance du chiffre, deux éléments sont à prendre en compte. Le désamour quant à l'Euro est une tendance qui va se renforçant. Les résultats de sondages similaires montraient que 39% des français regrettaient l'Euro en février 2002 et 48% en juin 2002. On peut constater que plus les effets de la monnaie unique se font sentir dans la durée, moins celle-ci convainc les français.

Les choix politiques révélés lors du vote du 29 mai 2005 ne peuvent entièrement expliquer cette perte de confiance dans l'Euro. Si 77% des personnes ayant voté "non" lors du referendum regrettent le Franc, c'est aussi le cas de 44% des partisans du "oui". Ainsi, le soutien à l'Euro chez ces derniers apparaît plus faible que celui de l'ensemble des français en février 2002 (56% contre 61%). Ces éléments indiquent que nous sommes bien en présence d'une tendance structurelle et non d'une réaction conjoncturelle.

 

 

 

            Le doute quant à la stabilité et la soutenabilité de la monnaie unique est désormais le fait d'économistes réputés. Les notes diffusées par les responsables des études de la Caisse des Dépôts et Consignations, puis du groupe Natexis-Banques Populaires, témoignent de ce qu'aujourd'hui les spécialistes de la finance ont pris la mesure des limites et des incohérences structurelles de la monnaie unique telle qu'elle a été appliquée. Un ancien conseiller commercial au ministère de l'Économie et des Finances, Serge Federbusch, montre bien dans un article récent le coût désormais exorbitant et insupportable de la surévaluation de la monnaie unique. Des doutes identiques se sont exprimés dans d'autres pays, en Italie et en Allemagne en particulier.

 

 

 

            Pour autant, on chercherait bien en vain les éléments du nécessaire débat quant à l'avenir de l'Euro. Les grands médias organisent à ce sujet un véritable black-out qui confine à la désinformation. Il suffit cependant de parler avec des professionnels, banquiers et financiers, pour savoir que la crise est bien à venir. Or, faute de débat démocratique, la manipulation des opinions et les coups de force médiatiques risquent d'être de règle quand la réalité va s'imposer avec sa force coutumière.

Cette absence de débat, alors qu'il y a clairement le feu à la maison, renvoie à la mythification idéologique dont la monnaie unique a été l'objet. On ne peut toucher à son principe et son existence car ce serait porter atteinte au coeur même du credo européiste: il ne saurait y avoir eu d'erreurs dans les politiques antérieures, et par voie de conséquence il est impensable que l'on puisse être obligé d'en changer ou de revenir en arrière. L'européisme partage ainsi avec le fascisme et le stalinisme l'idéologie du "tout a été prévu". Ainsi, les proclamations suffisantes de la BCE et de son gouverneur font tristement écho au "Il Duce a sempre raggione" de l'Italie Mussolinienne et aux déclarations analogues de l'URSS stalinienne. Il n'empêche: le Roi est Nu, et ceci ne peut être indéfiniment nié.

 

 

 

 

 

 

            La crise de l'Euro qui s'annonce résulte dans une large mesure des conditions dans lesquelles fut réalisée son introduction. Car, il faut le souligner, l'idée d'une monnaie unique n'est pas sans mérites. On doit cependant les identifier avec précision si on ne veut confondre le réel et l'imaginaire.

 

 

 

            L'idée de la monnaie unique sur une zone comprenant plusieurs pays a été avancée par Robert Mundell en 1961. Elle a répondu à une opinion progressivement avancée par un nombre croissant d'économistes standard qu'une économie en régime d'ouverture commerciale et de libéralisation des capitaux ne pouvait plus avoir de politique monétaire indépendante si on était en présence d'une mobilité parfaite - ou quasi-parfaite - des capitaux. Une monnaie unique a alors essentiellement deux avantages. Le premier est qu'elle fait disparaître les coûts de transaction et les incertitudes liées au taux de change sur la zone où elle est pertinente. Il faut cependant noter que ces coûts de transaction et incertitudes sont d'autant plus importants que l'on est en système de taux de change flottant, sous la pression de marchés financiers libéralisés. Dans une situation où le taux serait fixé pour des périodes déterminées, et les mouvements de capitaux à court terme contrôlés, ces coûts et cette incertitude seraient déjà fortement réduits.

Un second avantage est qu'une monnaie unique, en évitant un phénomène de concurrence entre des instruments monétaires, permet de mener une politique monétaire unique. Cette dernière à l'avantage de pouvoir ainsi donner une cohérence à la politique économique sur l'espace de son application. Encore faut-il cependant que l'on ait la volonté de mener une politique monétaire qui soit un élément intégré d'une politique économique globale, et que les statuts de la Banque Centrale le permettent.

 

 

 

            Les deux avantages que l'on vient d'indiquer sont d'autant plus importants que l'on est en présence d'une zone commerciale intégrée. Il y aurait ainsi une cohérence forte entre intégration commerciale et intégration monétaire, au point que la première déterminerait à terme la seconde. L'Euro se présente ici dans la continuité du discours sur le "Marché Unique". Notons cependant une première dissonance. Le Traité Constitutionnel Européen, qui prétendait couronner la mise en place du "Marché Unique"entendait établir la concurrence, dite "libre et non faussée" en principe fondateur. Or, la monnaie unique a pour fonction au contraire de faire disparaître la concurrence entre instruments monétaires. Elle établit un monopole.

Ce dernier est certainement nécessaire, et la théorie du Free Banking ou de la concurrence entre monnaies constitue une profonde régression. Cependant, si on admet que le monopole peut être nécessaire, alors pouvait-on honnêtement établir la concurrence en principe? On touche ici à une des incohérences du discours européiste. Ce ne sera pas la seule.

 

 

 

            Etablir un monopole d'instruments et de politiques monétaires a des implications spécifiques. Parce qu'elle devient unique, la politique monétaire ne peut plus prendre en compte la diversité des situations sociales et économiques sur son territoire d'application. Si l'on suit le raisonnement initial de Mundell, il faut en effet que l'on ait une mobilité parfaite du travail au sein de la zone concernée pour faire face aux chocs économiques. Est-ce à dire qu'il ne saurait y avoir de monnaie unique que sur des espaces entièrement homogènes économiquement et socialement? La réponse est négative, car la monnaie n'est pas heureusement la seule institution économique ni le seul instrument disponible. La contrepartie à une monnaie unique réside dans la solidarité fiscale et budgétaire, qui veut que l'on puisse transférer des ressources dans les régions qui seraient indûment pénalisées lors d'un choc asymétrique. Ce qui rend supportable le monopole monétaire dans une économie hétérogène, c'est une politique budgétaire active. On le voit de manière particulièrement claire dans le cas des pays aux structures fédérales. La part des dépenses fédérales doit dépasser les 50% pour que le système fonctionne. Si cette zone économique comprend plusieurs pays, alors la perte de l'instrument monétaire doit être compensée par le maintien d'une forte autonomie fiscale, permettant le cas échéant à un gouvernement de subventionner les secteurs économiques touchés par la crise au lieu de les aider à travers une dévaluation

 

 

 

            Dans le cas de l'Euro, on touche ici à une seconde incohérence. La mise en place de la monnaie unique s'est faite sans débat quant à la possibilité de mettre en place un budget fédéral, au moins à l'échelle des pays concernés. Or, par la monnaie unique, on retirait aux pays l'instrument de la dévaluation et ce sans en fournir un autre. Nous n'avons pas fini de payer cette erreur. Pour y ajouter, les directives européennes limitent de manière drastique les subventions aux industries, comme on l'a vu avec l'intervention scandaleuse de la Commission Européenne dans l'affaire Alsthom. De ce point de vue, comme le reconnaît Alexandre Swoboda, on peut trouver chez Mundell, le partisan de la monnaie unique, des arguments forts contre l'Euro tel qu'il fut mis en place


Dans la controverse à propos de la monnaie unique on doit donc constater que l'on est progressivement passé d'une démarche analytique qui tentait d'en évaluer les éléments positifs et négatifs, à une position désormais purement propagandiste où il ne s'agit plus que de justifier l'Euro, même au prix d'incohérences argumentatives flagrantes et d'un abandon de toute méthode scientifique. Mais les contorsions des uns et des autres ne sauraient faire disparaître la réalité. Les faits sont têtus; quand on les méprise, ils se vengent. La monnaie unique n'était pas dans son principe nécessairement une mauvaise idée. On a voulu en faire un instrument à des fins politiques qui n'osaient s'avouer ouvertement. Elle pourrait bien ne pas s'en relever."

La suite ("La réalité contre-attaque") très bientôt !

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Antoine D. 06/12/2008 12:42

Bonjour, Pourriez vous indiquer la source de cet article de J.Sapir ? Vous remerciant par avance,A.D