Suite de l'analyse de l'économiste Jacques SAPIR

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Voici la deuxième partie de l'analyse de la monnaie unique de Jacques SAPIR. Continuez de la diffuser massivement autour de vous, et rendez-vous très bientôt sur le site pour la fin !

Dès 2003 il était clair même pour les plus partisans défenseurs de l'Euro que la réalité refusait de se plier à leurs désirs.

Ainsi, Aglietta reconnaît que si l'on assiste à une unification des marchés des dettes, les espaces qui continuent de porter une trace, même lointaine, de l'économie réelle telles les Bourses restent marqués par "la forte résistance des segmentations nationales". Le passage à l'Euro n'a pas entraîné d'unification des prix entre les pays de la Zone, ce que constatent aussi les études citées au début de ce texte. Ceci renvoie encore, à des éléments de l'économie réelle. Il y a donc clairement une résistance du monde réel à l'unification simplificatrice dont on prétend la monnaie capable. Aglietta est obligé de constater que les principales avancées attendues de l'introduction de l'Euro ne se sont pas encore matérialisées. Il aurait dû à la fois accroître la croissance et préserver l'Europe des turbulences économiques extérieures. Or, il n'en a rien étéL'Euro n'efface pas les divergences nationales ni ne ralentit l'effritement du modèle social européen.

 

            Il aurait fallu se défaire des dogmes monétaristes, qui ont contaminé la réflexion sur la monnaie unique dès 1973 (Mundell).

Une étude réalisée des dynamiques de l'inflation dans les pays de la zone Euro revêt ici d'une importance particulière. Le travail de Christian Conrad et Menelaos Karanasos démontre deux résultats essentiels.

Tout d'abord, il n'y a pas de dynamique unique de l'inflation et celle-ci n'influence pas toujours négativement la croissance économique à la différence de ce que prétendent les monétaristes. On est en présence de dynamiques différenciées, et dans certains cas, l'inflation apparaît bien comme nécessaire à la croissance.

Ensuite, leur travail montre l'éclatement des dynamiques au sein même de la Zone Euro. L'hétérogénéité des systèmes productifs et des structures sociales de reflète donc dans les dynamiques monétaires. La monnaie est un miroir, voire une lentille grossissante, des dynamiques du monde réel.

 
L'Euro, tel qu'il a été pensé et mis en place apparaît désormais comme un archaïsme intellectuel et théorique. Les hypothèses implicites ou explicites de ses défenseurs ont toutes été démenties. On ne peut donc penser une monnaie unique qu'à la condition de se donner les moyens de compenser ses effets sur des économies hétérogènes. Il devient alors impossible d'affirmer, sauf à se situer au même niveau que des médecins qui s'en tiendrait encore à la théorie des "humeurs" du XVIIIè siècle, ou à celui de géographes soutenant que la Terre est plate, que la monnaie est l'instrument d'unification et d'homogénéisation. C'est tout le tournant essentialiste dans le débat sur la monnaie unique qui s'effondre à son tour.

La politique de la BCE est ici incontestablement dangereuse. Elle l'est dans le fait qu'elle ne se donne qu'un seul objectif (la plus faible inflation possible) alors que les objectifs sont multiples. Non seulement devraient-ils inclure la croissance, comme dans le cas de la Banque Centrale américaine, mais aussi des éléments de politique structurelle. En effet, on peut montrer qu'une politique du crédit restrictive déforme les relations entre producteurs et distributeurs, au détriment des premiers. En fait, la contrainte exercée par une hausse des taux d'intérêts n'est pas partagée dans l'ensemble de la chaîne Producteurs-Distributeurs-Détaillants, mais se concentre sur le producteur. Elle entraîne ainsi contrainte disproportionnée sur l'investissement.

La politique de la BCE est aussi dangereuse bien sur parce que son objectif est faux. Comme on vient de le montrer, les approches fondées sur des hypothèses réalistes concluent toutes que la recherche de l'inflation la plus basse possible est une erreur grave. En fait, les économies ont un taux d'inflation qui correspond à leurs structures productives, financières et sociales et chercher à vouloir se situer en dessous ne peut qu'entraîner des dommages durables à l'économie et à la société.

 

            Il faut ajouter ici que l'analyse de l'inflation qui domine à la BCE s'appuie sur la confusion, volontaire ou inconsciente, entre inflation et hyper-inflation.

Une BCE dont le statut permettrait de viser à plusieurs objectifs et qui ne s'enferrerait pas dans le dogme d'une recherche de l'inflation la plus basse à tout prix, serait un progrès incontestable. Mais, il ne résoudrait pas le problème fondamental dont l'Euro souffre aujourd'hui. Assurément, une BCE différente de celle dont nous souffrons rendrait les manifestations de ce problème moins violentes. Elle ne les ferait pas disparaître pour autant.

 

Suite et fin très bientôt, soyez là !

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