3ème partie de l'analyse de Jacques SAPIR sur l'euro

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Cette troisième partie est certainement l'une des plus intéressantes de la série. Elle analyse les différentes solutions possibles face à la crise de l'euro (déni, réforme de la BCE, mise en place d'un budget fédéral) et explique en quoi chacune de ces solutions est dénuée de fondements. La prochaine fois, pour la fin, les solutions préconisées par Jacques Sapir. Soyez au rendez-vous !

Retrouvez ICI la première partie et ICI la deuxième.

Bonne lecture, faites circuler !

"- L'impasse politique de l'européisme face à la crise qui vient.

 

 

            Arrivé à ce stade du raisonnement, il nous faut revenir au problème de départ. La montée des tensions économiques et sociales au sein des pays de la Zone Euro indique que celle-ci porte la crise en son sein comme la nuée l'orage. Cette situation est dans une large mesure le produit des raccourcis suivis par l'européisme qui a instrumentalisé l'idée de la monnaie unique à des fins idéologiques. Elle laisse les thuriféraires de l'Euro sans solution et montre l'impasse dans laquelle ils ont conduit les peuples européens. On voit alors se dessiner trois scénarios.

 

            Face à la crise qui vient, la réaction la plus naturelle des européistes est la politique du déni. Il ne faut surtout pas parler des problèmes réels, ou alors les mettre à tout prix sur le compte de facteurs étrangers à l'Euro. Un tel discours ne saurait être tenu indéfiniment. Les faits sont têtus et la réalité, quand on l'a trop longtemps méprisée, se venge avec violence. Les tensions économiques et sociales forceront, dans un délai de 15 à 30 mois, un ou plusieurs pays de la Zone Euro à abandonner la monnaie unique. Telle est l'hypothèse ouvertement envisagée par les études citées au début du texte. Un tel revirement, dans un contexte de crise et faute d'avoir préparé des situations intermédiaires donnant aux pays qui en ont besoin la souplesse nécessaire, conduira à l'explosion de la Zone Euro. Faute d'avoir ouvert le débat à temps et préparé des solutions, il ne restera d'autre option que la débandade généralisée et la politique du Bouc Émissaire. On cherchera à rejeter la faute de sa propre impéritie sur le voisin, créant ainsi un climat détestable en Europe.

 

            Une autre solution est néanmoins envisageable pour les moins obtus des européistes, et c'est celle que dessinent les attaques qui se multiplient contre la BCE. Pour éviter la rupture de la Zone Euro, on peut chercher à provoquer de force une évolution du statut de la BCE, un peu comme la France et l'Allemagne ont obtenu, de facto, une remise en cause du Pacte de Stabilité.

Ce jeu est plus dangereux qu'on ne peut le croire. D'une part, comme on l'a indiqué, la question du statut et de la politique de la BCE n'est pas centrale à la crise de l'Euro. D'autre part, comme on peut douter qu'il y ait consensus entre les 12 sur ce point, et l'hétérogénéité des dynamiques économiques au sein de la Zone Euro montre que ce n'est pas des intérêts économiques que naîtra spontanément ce consensus, imposer un changement de statut de la BCE serait l'équivalent d'un coup de force de certains pays dans le gouvernement monétaire de la Zone. Comme l'organisation de la Zone Euro se fonde sur les principes d'homogénéité de règles et d'égalité de droits, on sera alors inéluctablement confronté à une crise institutionnelle. Dans la mesure où ceux qui défendent cette approche ne sont pas prêts à cette crise, et refusent de poser ouvertement la question d'une refonte drastique de l'organisation de la Zone Euro et de la circulation des capitaux, ils devront soit reculer soit s'engager dans une crise dont ils ne maîtrisent ni les tenants ni les aboutissants. S'ils reculent, nous voici revenus à la situation de départ et le premier des scénarios envisagés ici s'imposera. Si, poussés par la nécessité, la peur de perdre le pouvoir, ou ayant connu entre-temps leur Chemin de Damas monétaire, ces européistes se décident à accepter la crise institutionnelle, la crédibilité de leurs solutions sera faible. Le vieux principe qui veut qu'une politique nouvelle n'est pleinement crédible que si elle mise en place par une équipe nouvelle, jouera à plein contre eux. Cette crise, dont d'autres auraient pu faire bon usage, tournera probablement au chaos.

Enfin, quand bien même arriverait-on à changer le statut de la BCE et sa politique sans toucher aux autres institutions de la Zone Euro, on ne se serait donné qu'un répit. Rappelons-le: ce n'est pas la BCE qui est à l'origine de la crise, même si elle y contribue.

 

            Une troisième solution, qui aurait l'assentiment des plus lucides des partisans de l'Euro, est envisageable en théorie. On y verrait les pays de la Zone Euro accepter en quelques mois de mettre en commun une large part de leurs ressources fiscales et budgétaires afin de réaliser une politique économique réellement fédérale en contrepoids à l'Euro. Pour élégante qu'elle soit, cette solution est irréaliste.

D'une part, elle se heurte au problème de la cohérence temporelle. La mise ne place d'un véritable fédéralisme économique est une opération complexe qui prendre du temps. Or, celui-ci est compté. Quand le feu vient lécher les murs de la maison, il n'est plus temps de creuser un puits pour alimenter les lances à incendie.

D'autre part, cette solution qui est fondamentalement politique est construite sur le mépris des règles du politique. Pour que les moyens fiscaux et budgétaires soient mis en commun, il faut supposer que nous ayons un espace politique unifié. Oublier que le consentement à l'impôt et la gestion du budget sont des actes avant tout politiques c'est nier l'histoire de la construction des États modernes. Le budget européen d'aujourd'hui ne pose pas de problèmes politiques immédiats en raison de sa minceur. Que l'on décide de verser à une caisse commune 50% à 60% des ressources fiscales sans avoir au préalable vérifié si les peuples voulaient bien se fondre en un nouvel ensemble, et les pavés parleront sur l'heure. Or, tout montre que nous sommes encore très loin aujourd'hui de cette unification de l'espace politique. Elle est peut-être envisageable à terme à un niveau restreint. On peut sans rêver imaginer une institutionnalisation croissante des convergences franco-allemandes, et sans doute y intégrer un ou deux pays voisins (la Belgique et l'Italie), allant dans le sens d'une Nouvelle République. Au-delà, il faut penser à l'échelle de plusieurs décennies. Ici encore, le temps n'attend pas.

Pour tentante qu'elle soit, la solution d'un étroit fédéralisme économique à l'échelle de l'ensemble de la Zone Euro n'est pas la réponse à la crise qui s'annonce. Ce n'est qu'un rêve qui nous détourne des réalités.

 

            L'idéologie européiste, quelles qu'en soient les courants qui la traverse, n'est pas en mesure de porter demain les réponses à la crise qu'elle a suscitées. Ce n'est qu'en rompant avec cette idéologie, en mettant à mal la vache sacrée qui consiste à penser intouchables les institutions d'aujourd'hui que l'on trouvera des solutions réalistes. Pour sauver le principe de la monnaie unique, il faudra donc sacrifier en partie l'Euro tel qu'il existe aujourd'hui."

Bientôt la fin, soyez là !

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