Analyse de l'économiste Jacques SAPIR : la fin !

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Suite et fin de l'analyse de l'euro par Jacques Sapir. Dans cet article, l'économiste émet quelques propositions pour l'avenir, qui, même si on ne les partage pas forcément toutes, ont le mérite de sortir du cadre actuel de l'euroéchec.

Retrouvez l'intégralité de l'analyse ICI.


Bonne lecture, faites circuler !

"Vers une nouvelle architecture monétaire européenne.

 

 

            Il faut en revenir aux deux éléments fondamentaux de la problématique de la monnaie unique. Cette dernière peut avoir des avantages, mais présente des coûts importants à partir du moment où elle s'applique sans s'articuler à une politique fiscale et budgétaire commune à des pays dont les structures économiques et sociales sont fortement hétérogènes. Par ailleurs, l'autonomie de la politique monétaire, en particulier en matière de taux d'intérêt et de gestion du taux de change, est d'autant plus efficace que les capitaux ne circulent pas librement.

Le premier élément suggère déjà une réponse: la monnaie unique ne fait sens aujourd'hui que là où les dynamiques sont homogènes. La Zone Euro telle qu'elle existe aujourd'hui n'est pas l'espace de référence pertinent.

Le second élément indique que ce n'est pas une loi de la nature qui a enlevé aux politiques monétaires leur pertinence, mais bien l'ensemble des décisions humaines qui ont abouti à la libéralisation des marchés des capitaux. Or, ce qu'une décision humaine a fait, une autre peut la défaire. Cette libéralisation des marchés des capitaux s'est faite au nom d'une vision idéologique de la réalité économique qui fait de l'homogénéité et de la liberté des flux un principe absolu. Pourtant, les mouvements de capitaux sont, dans leur nature comme dans leurs fonctions, hétérogènes. Les déterminants des flux d'investissements, soit des mouvements à long terme, n'ont rien à voir avec ceux des mouvements à court terme. Par ailleurs, la finance ne peut ni ne doit être séparée dans sa logique des structures productives, sous peine de conduire à des crises récurrentes. La nécessité impérieuse de la cohérence, en statique comme en dynamique, entre la dimension "réelle" et la dimension monétaire de l'économie doit être un des piliers de la nouvelle architecture institutionnelle.

 

            Dès lors, on voit se dessiner ce que pourrait être l'architecture monétaire réaliste de l'Europe en réponse à la crise qui vient.

Il faut donc penser en termes de zones concentriques, où l'Euro pourrait éventuellement être monnaie unique, sur un espace nettement plus réduit qu'actuellement où cette solution serait pertinente, puis monnaie commune là ou les hétérogénéités structurelles rendraient la monnaie unique trop coûteuse mais où l'accrochage d'une monnaie nationale à l'Euro permettrait un gain en matière de lutte contre la spéculation financière et de crédibilité de la politique monétaire du pays concerné. Ce système de zones concentriques s'appuierait sur un encadrement des flux de capitaux visant à favoriser l'investissement matériel au détriment des opérations spéculatives.

Pour les pays de la première zone, l'Euro serait inchangé. Par contre les flux de capitaux hors de cette zone seraient contrôlés. Autant les mouvements à long terme pourraient être laissés libres (moyennant bien entendu des règles de sécurité stratégique), autant les mouvements à court terme pourraient être pénalisés. Des distinctions fonctionnelles dans les mouvements de ces capitaux seraient établies qui se combineraient avec la notion de temporalité pour déterminer la dureté du contrôle.

Pour les pays de la seconde zone, on aurait l'Euro comme monnaie commune, détenue uniquement par les banques centrales des pays adhérants à ce système, serait l'unité de compte globale ainsi que l'instrument de réserve pour ces pays. Elle viendrait se superposer aux monnaies nationales qui seraient alors rétablies pour les pays dont les structures économiques sont trop hétérogènes par rapport à celles de la première zone. Le fonctionnement des monnaies nationales serait encadré par les mécanismes de connexion à la monnaie commune. Une telle conception est rigoureusement cohérente avec la pensée keynésienne réelle. Dans les transactions entre les pays membres de ce système, seuls les soldes de fin d'exercice devraient être réglés. Ils pourraient faire l'objet, dans certains cas, de crédits de la part de la BCE pour éviter toute crise des paiements.

Ces pays européens conserveraient ou retrouveraient leurs monnaies nationales, mais ces dernières ne seraient convertibles que dans la monnaie commune, l'Euro. Il n’y aurait pas de cotation d’une monnaie en une autre, mais une cotation de toutes par rapport à l’Euro. Les taux de change entre les monnaies du système se déduiraient de cette cote, tout comme elles se déduiraient pour le change avec des monnaies hors du système de la cotation entre cette monnaie extérieure (par exemple le dollar ou le yen) et la monnaie commune.

 

Les taux de change entre chaque monnaie nationale et la monnaie commune, dans un espace financier où les mouvements de capitaux à court terme seraient étroitement contrôlés, pourraient être révisés de manière périodique de manière à tenir compte des évolutions dans chaque pays. On pourrait ainsi procéder à des dévaluations et des réévaluations concertées de manière à gérer les chocs macroéconomiques ou des divergences fortes dans le rythme de croissance de la productivité du travail. La BCE piloterait l'évolution du taux de change de l'Euro par rapport aux autres monnaies de référence pour éviter les mouvements destructeurs comme la récente brutale réévaluation de l'Euro face au dollar.

Les pays membres récupéreraient donc une souveraineté monétaire, mais hors du cadre de marchés libéralisés. Elle serait à la fois plus réelle et plus facilement coordonnée. La politique budgétaire ne serait plus condamnée à porter seule le fardeau des ajustements conjoncturels. L'existence de taux de conversion régulés entre les monnaies nationales et la monnaie commune ferait largement disparaître l'incertitude de change et diminuerait les coûts de transaction tout en évitant l'excessive rigidité du système actuel. En cas de crise un pays ne serait plus devant le choix dramatique d'avoir à supporter le coût de son maintien dans la zone Euro ou de se retrouver exposer au grand vent de la spéculation financière internationale. La deuxième zone monétaire, définie par l'Euro monnaie commune, jouerait alors le rôle de sas. Elle serait dans certains cas une solution de repli, dans d'autres une étape vers la monnaie unique. Dans tous les cas on sortirait de la logique actuelle du "tout ou rien."

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Jacques Heurtault 23/08/2006 18:05

Voyez mon blog, svp. Je parle vous et de Jacques Sapir. C'est même un peu gratiné. Mais comme vous aviez souhaité que je réponde sur le fond, alors voilà qui est fait (partiellement).