Tempête autour de l'euro !

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Article paru dans le journal Le Monde le 14 juillet 2005

Un euro déprécié sur le marché des changes, déconsidéré dans les opinions publiques, une Banque centrale européenne (BCE) affaiblie : le non français et néerlandais au référendum sur le traité constitutionnel a fait, sur le front monétaire, des dégâts collatéraux plus importants que prévu.

 

Depuis trois ans, la monnaie unique était en lévitation, son cours face au dollar ne cessant de s'apprécier malgré les mauvaises performances économiques des grands pays de la zone euro. Les résultats du vote en France et aux Pays-Bas l'ont brutalement fait redescendre sur terre. L'euro est tombé, mardi 5 juillet, à 1,1868 dollar, son niveau le plus faible depuis mai 2004. En cinq semaines, il a perdu plus de 10 % de sa valeur vis-à-vis du billet vert. Les grands investisseurs internationaux, américains et asiatiques, préfèrent se détourner d'une monnaie dont ils ne savent plus trop au juste ce qu'elle représente politiquement.

 

Mais la cote de popularité de l'euro auprès des citoyens a baissé de façon plus spectaculaire encore. Dans de nombreux pays du Vieux Continent, des sondages indiquent désormais une majorité en faveur d'un retour aux devises nationales. La monnaie unique est prise en grippe, accusée en vrac d'avoir apporté un surcroît d'inflation, enlevé du pouvoir d'achat, favorisé les délocalisations, supprimé des emplois, augmenté la pression fiscale.

 

Enfin, la politique de la BCE est plus contestée que jamais. Tous les leaders du non avaient dénoncé la stratégie monétaire suivie à Francfort, responsable, selon eux, du fait de sa trop grande orthodoxie, des malheurs économiques de la zone euro. La portée de ces critiques était apparue toutefois limitée, émanant de personnalités ­ Laurent Fabius excepté ­ qui avaient, en leur temps, été des adversaires acharnés de la politique du franc fort et ayant un contentieux historique avec l'ancien gouverneur de la Banque de France, Jean-Claude Trichet, aujourd'hui président de la BCE.

 

Mais cette contestation vient de changer de dimension, avec le refus des députés du Parlement européen d'accorder leur confiance à la BCE, ce qui ne s'était jamais produit. Objet d'une triple défiance ­ des marchés financiers, des opinions publiques, de la classe politique ­, l'Europe monétaire unifiée connaît sa première grande crise. Quelle est en est la gravité réelle ? L'euro est-il en danger de mort ?

 

Les dirigeants politiques, comme l'immense majorité des économistes, se veulent rassurants. Ils expliquent que la tempête politique actuelle, si violente soit-elle, ne menace pas l'édifice monétaire européen. Un édifice dont la solidité se mesure, selon eux, aussi bien aux succès financiers de l'euro ­ devenu la première devise d'émission sur le marché international des capitaux et dont la part dans les réserves de changes des banques centrales asiatiques s'accroît ­ qu'à la longue liste de pays de l'Union candidats pour rejoindre la zone.

 

De façon plus défensive, certains mettent en avant l'impossibilité technique et juridique d'un retour aux monnaies nationales. Contrairement à la Constitution, qui prévoyait la possibilité pour un pays de sortir de l'Union, le traité de Maastricht ne l'envisage pas. "L'euro est une autoroute sans voie de sortie" , a résumé un jour l'ancien commissaire européen aux affaires économiques et monétaires, Yves Thibault de Silguy. Enfin, tous soulignent le gigantesque coût (dépenses informatiques, comptables, flambée des taux d'intérêt) que représenterait, pour un pays, la décision de quitter la zone euro ­Rome l'a évalué à 80 milliards d'euros par an.

 

En dépit de cette sérénité officielle, les motifs d'inquiétude ne manquent pas. Le premier, à court terme, est qu'il ne se trouve aucune autorité crédible pour gérer la crise monétaire. Le président de la République, Jacques Chirac, et le chancelier allemand, Gerhard Schröder, les deux dirigeants du couple fondateur de l'euro, sont totalement démonétisés. Impossible pour eux de résoudre les problèmes d'une monnaie qu'ils ont eux-mêmes, par leur incapacité à dynamiser leur croissance dans leur propre pays, à y faire reculer le chômage et à y endiguer la dérive des finances publiques, largement provoqués.

 

TAUX DE CHANGE

 

Il ne faut guère compter davantage sur les six mois de présidence britannique de l'Union européenne pour résoudre les difficultés monétaires actuelles. Quand bien même le voudrait-il, Tony Blair apparaît mal placé pour redonner confiance dans une devise pour laquelle son pays éprouve une allergie irréversible. Quant à l'autorité du président de l'Eurogroupe, Jean-Claude Juncker, malgré la victoire du oui au référendum organisé au Luxembourg, elle sort très affaiblie d'un semestre catastrophe à la tête de l'Union.

 

La BCE, enfin, ne peut plus guère prétendre jouer les sauveurs. Sans doute est-elle victime de son statut de bouc émissaire facile, sans doute aussi les critiques contre sa politique de taux d'intérêt sont-elles largement injustifiées. A 2 %, son taux de refinancement est historiquement bas, les liquidités regorgent dans la zone euro, comme l'indique la flambée de l'immobilier.

 

Mais elle a en revanche sérieusement écorné son image sur le dossier du taux de change. Depuis trois ans, elle a refusé de contrer la stratégie de dollar faible menée par les Etats-Unis, elle a laissé le cours de l'euro grimper alors que plusieurs pays de la zone, en premier lieu la France et l'Italie, avaient besoin d'une stimulation, fût-elle artificielle, pour regagner de la compétitivité. Son cas est d'autant plus indéfendable que c'est elle-même qui, profitant des ambiguïtés du traité de Maastricht, a accaparé la gestion du taux de change, en ne laissant que des miettes aux politiques. "M.Euro, c'est moi", répète inlassablement M. Trichet. Le rejet de sa politique serait aujourd'hui moins grand si la BCE avait accepté de partager la responsabilité du cours de l'euro, si elle s'était montrée moins hégémonique et possessive.

 

La deuxième inquiétude est une extension, à plus long terme, de la première. Rien ne laisse présager une amélioration de la gouvernance de la zone euro. Au contraire. Le rejet du traité constitutionnel, qui prévoyait un renforcement du pouvoir décisionnel de l'Eurogroupe avec la séparation de la politique économique des pays de la zone euro de celle des Etats n'en faisant pas partie, pourrait rapidement se traduire par un retour des stratégies nationales, "non coopératives", pour reprendre l'expression des économistes.

 

"CHACUN POUR SOI"

 

Ce "chacun pour soi et l'euro pour tous" risque d'abord d'accroître les divergences des performances économiques entre les pays. Aujourd'hui, l'Allemagne brille par ses exportations mais souffre de l'atonie de sa demande intérieure, exactement à l'inverse de la France. Et, depuis la fin des années 1990, le coût salarial unitaire a progressé de 30 % de plus en Italie qu'en Allemagne.

 

De telles distorsions ne sont pas seulement incompatibles avec l'existence d'une monnaie et d'une politique monétaire unique. Elles pénalisent l'efficacité économique de l'ensemble de la zone euro. Sans coordination des politiques nationales, par exemple en matière de fiscalité ou d'organisation du marché du travail, celle-ci semble condamnée à afficher des résultats économiques moins bons que les pays européens qui se trouvent en dehors.

 

Mais si le Royaume-Uni, avec sa livre, la Suède, avec sa couronne, continuent à faire mieux que l'Allemagne, la France ou l'Italie, comment convaincre les citoyens de ces trois pays que l'euro est un atout et pas un handicap ? Une monnaie ne pourrait survivre longtemps sans avoir la confiance des peuples qui vivent quotidiennement avec. C'est aujourd'hui, pour l'euro, la plus grande menace.

 

Pierre-Antoine Delhommais

 

 

 

Publié dans Analyses

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