Quel avenir pour l'euro ?

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Par Pierre LECONTE, économiste, spécialiste des questions monétaires et des marchés à terme, essayiste,

et Edouard HUSSON, historien, maître de conférences à la Sorbonne-Paris IV, spécialiste de l’Allemagne et des questions européennes,

membres-fondateurs de l’Association « Monnaie, Commerce, Liberté ».

Nous publions aujourd'hui le premier volet de cette étude fouillée, argumentée et qui vise à anticiper la disparition programmée de l'euro.

1er volet : "la stagnation économique de l'euroland"

Les Etats-Unis d’Amérique détiennent avec le dollar l’hégémonie monétaire mondiale leur permettant de siphonner - le mot n’est pas trop fort - annuellement 75% des liquidités internationales. Ils peuvent ainsi accumuler pour leur plus grand profit des déficits exponentiels de tous ordres les autorisant à vivre constamment au dessus de leurs moyens avec l’argent des autres.

 

La Chine maintient une parité de change fixe du yuan, inconvertible et fortement sous-évalué, avec le dollar. Elle a ainsi les moyens d’accroître de manière exponentielle ses exportations et ses réserves de change. 

 

Le Japon a la capacité de mobiliser des sommes considérables au service d’une politique monétaire active visant à maintenir la valeur de son yen la plus basse possible en raison de ses énormes excédents de commerce extérieur et de balance des paiements qu’il peut ainsi continuer d’augmenter.

 

L’euroland, lui, voit sa monnaie unique reléguée au rôle passif de variable d’ajustement monétaire internationale. Il s’est enfermé avec l’Union monétaire européenne dans la paralysie et semble se résigner à ne rien faire pour changer la donne monétaire internationale actuelle qui provoque la chute régulière de ses excédents commerciaux et de ses balances des paiements. L’euroland accepte ainsi de son propre chef son appauvrissement comme sa marginalisation.

 

Les douze Etats-membres de l’euroland sont en effet confrontés à l’inadaptation structurelle d’une même monnaie unique aux besoins différents de chacune de leurs économies nationales. Ils se trouvent, pour cette raison d’abord, depuis longtemps dans une situation de bien moindre croissance par rapport aux trois Etats de l’Union européenne (Grande-Bretagne, Danemark, Suède) ayant refusé d’abandonner leurs monnaies nationales pour les faire disparaître dans l’euro. Quant aux dix nouveaux Etats entrés dans l’Union en 2004, ils ne sont pas en mesure d’adopter l’euro, parce qu’incapables de respecter avant longtemps les critères de Maastricht. Le Grand Marché européen se trouve ainsi gravement fragilisé du fait de l’accroissement des divergences économiques et sociales nationales en son sein. Ajoutons que le projet de traité constitutionnel visant à créer à terme un super-Etat européen de nature fédérale, seul susceptible d’assurer au moyen d’un budget central considérable la réduction des déséquilibres nationaux internes de la zone euro, vient d’être rejeté par les peuples français et hollandais et suspendu par la Grande-Bretagne et d’autres Etats.

 

Par ailleurs, les Etats-membres de l’Union européenne, et de l’euroland en particulier, ont montré lors du Conseil européen de Bruxelles des 16 et 17 juin 2005 leur incapacité à s’entendre sur un budget de l’Union qui ne représente que 1% du PIB total de ses membres comme sur les politiques communes à suivre. Comment seraient-ils capables de s’accorder sur un budget de l’ordre de 20 à 30% de ce même PIB, indispensable pour mener dans un cadre fédéral les actions communes de correction de leurs divergences économiques, sociales et fiscales, de nature à éviter l’éclatement programmé de leur monnaie unique ? 

 

Quelles peuvent être les conséquences sur l’euro de la donne monétaire internationale actuelle comme de l’enterrement du projet de « Constitution européenne » ? Plusieurs scénarios monétaires sont envisageables. Mais avant de les évoquer, il faut expliquer pourquoi l’Union monétaire européenne n’a pas été la panacée promise.

 

L’euro a provoqué dans l’Europe des douze, et en France tout spécialement depuis le tournant de la « rigueur » de 1983, moins de croissance et plus de chômage qu’ailleurs[1]. D’une part, en raison des politiques monétaires nationales de sur-évaluation exagérée et systématique des taux de change dites de « désinflation compétitive et de convergence » (le « franc fort ») menées préalablement à son adoption ; et, d’autre part, après son adoption, en raison de l’impossibilité structurelle de toute politique monétaire indépendante et active au niveau de la Banque centrale européenne dans la zone monétaire fortement hétérogène que constitue l’euroland. Tout cela, dans un contexte international de taux de change flottants, ne pouvait conduire qu’à la détérioration de la situation économique européenne ainsi que le prix Nobel Robert Mundell avec sa théorie des zones monétaires optimales et son « triangle des incompatibilités » en a fait la démonstration théorique.

 

L’Union monétaire européenne conduit, à l’intérieur de l’euroland, par suite du non respect du pacte de stabilité par ses Etats-membres à des déficits budgétaires et des endettements publics toujours plus élevés. Elle mène aussi, par suite du caractère non optimal de la zone euro, à des divergences croissantes entre les principaux paramètres économiques nationaux (taux d’inflation, niveaux de croissance, taux d’intérêts réels, soldes commerciaux et de balances des paiements, déficits publics, etc.).

 

Le taux d’intérêt européen fixé par la Banque centrale, étant le même pour tous les Etats-membres de l’euroland malgré leurs situations respectives divergentes, ne convient en réalité à aucun d’entre eux. Dans la version extrême des taux de change fixes (plus aucune variation des taux de change possible) que constitue l’adoption d’une monnaie unique par plusieurs Etats et en l’absence d’un budget communautaire considérable permettant d’assurer les compensations indispensables, les ajustements jadis absorbés par les variations des différentes monnaies nationales entre elles doivent bien se produire à d’autres niveaux comme l’emploi, le budget, la dette ou le commerce extérieur.

 

La Banque centrale européenne n’est en mesure d’agir au plan interne à l’Union monétaire européenne, principalement, que par la création monétaire. Elle pratique donc une politique laxiste au regard des critères qui étaient ceux de son modèle, la Bundesbank, provoquant ainsi « trappe à liquidités » et allocation erronée des ressources, génératrices d’endettement croissant et de bulles spéculatives sur l’immobilier et les marchés financiers (actions et obligations). Si cette politique de création monétaire laxiste de la Banque centrale européenne se situe dans le droit fil de celle conduite par la Réserve fédérale américaine, cependant la BCE, contrairement à la Fed, n’a pas intérêt à la mener trop avant, puisque l’étroitesse des marchés financiers européens par rapport aux marchés financiers américains limite la capacité d’absorption sans risque inflationniste de la création massive de liquidités. Ajoutons que l’euro, contrairement au dollar, monnaie de facturation de la plupart des échanges de marchandises et de matières premières, n’est pas accepté partout ni par tout le monde pour n’importe quel usage en quantité croissante.

 

En outre, la Banque centrale européenne se livre à une fuite en avant sans savoir ce qu’elle devra faire lorsque les taux d’intérêt à long terme internationaux donc européens remonteront dans le sillage de la reprise des taux d’intérêt à court terme, puis à long terme, américains. En effet, toute hausse des taux à court terme européens décidée par la Banque centrale, dans le contexte économique et politique actuel ou dans l’avenir proche de l’euroland, serait politiquement suicidaire pour cette institution.

 

Au plan externe à l’euroland, nous sommes confrontés à une surévaluation chronique de la monnaie unique européenne par rapport aux autres monnaies du monde, en particulier au couple dollar-yuan lié par une parité fixe et à un moindre degré au yen. In fine, nous assistons à une perte générale de compétitivité (de nature d’abord monétaire) de la zone euro, tant au plan de ses productions locales par rapport aux importations étrangères qu’au plan du commerce international pour ses exportations. Laxiste au plan interne, la  Banque centrale européenne cumule les inconvénients, puisqu’elle est passive au plan externe, restant enfermée dans le dogme sado-masochiste de la monnaie la plus forte possible. Elle n’intervient presque jamais sur les marchés des changes internationaux pour limiter l’appréciation de l’euro, en particulier face au dollar.

 

Selon ses créateurs, la monnaie unique devait favoriser la croissance et le plein emploi dans l’euroland, y augmenter le pouvoir d’achat, y constituer un bouclier face aux récessions économiques et aux crises boursières, y accroître l’investissement des entreprises, y provoquer la convergence des conjonctures économiques nationales et celle des prix de détail, mais aussi marginaliser l’hégémonie du dollar puis le remplacer dans le rôle de monnaie d’échange et de réserve mondiale. Or c’est exactement le contraire qui s’est produit. Si l’on récapitule tout ce que nous venons de dire et si l’on y ajoute les difficultés politiques qui pèsent depuis l’origine sur la monnaie européenne, on peut recenser huit séries de facteurs caractéristiques de l’inadaptation de l’euro.

 
 
A suivre...

[1] Comme nous l’avons analysé dans nos derniers ouvrages respectifs Le grand échec européen (Pierre Leconte, éditions François-Xavier de Guibert, avril 2005) et Une autre Allemagne (Edouard Husson, éditions Gallimard, mars 2005).

Publié dans Analyses

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